On entend régulièrement que les français manquent de culture économique. Cette lacune se traduirait par une incapacité à appréhender les transformations de nos économies voire, pis, elle serait un facteur de renoncements à l’entreprenariat.

Je dois avouer que je suis assez dubitatif devant ce type d’assertions. Non pas que je trouve l’enseignement de l’économie anecdotique au contraire, mais parce cela manque de profondeur. En effet, la question qui me vient à l’esprit lorsque j’entends ce type de saillis est: quel enseignement de l’économie? Celui dont on gave les étudiants à l’université, qui décrit le monde au moyen d’une poignée d’équations? Exercice qui vise, en réalité, bien plus à expliquer des postulats théoriques, justifier des constructions mathématiques formées à partir d’hypothèses ad-hoc, qu’à enseigner aux étudiants à appréhender le monde qui les entoure.

L’exemple de l’économie industrielle et de la théorie de la firme

Penons, par exemple, l’économie industrielle et la théorie de la firme, il n’est pas nécessaire de se lancer dans une analyse profonde des manuels d’économie pour se rendre compte qu’elles nous enseignent peu de choses sur ces sujets (industrie, firme). Ronald Coase en 1972, lors d’une réunion du NBER[1], le soulignait notamment lorsqu’il évoquait les principaux ouvrages d’économie industrielle comme celui de Bain (1959) qui « est pour l’essentiel, un type particulier d’ouvrage de théorie des prix, traitant de questions telles que les effets de la concentration et la signification de ces effets supposés sur la politique “antitrust” ». Ou celui de Caves, qui dans son ouvrage American industry, annonce que « l’objet de l’économie industrielle est d’appliquer les modèles de théorie des prix des économistes aux industries du monde réel » (Caves, 1967, p. 17).

Cette approche n’a pas vraiment évolué depuis et est encore très largement enseignée à l’université sous des appellations variées : théorie des marchés, théorie de la production ou plus simplement microéconomie. Dans ces matières/analyses l’entreprise et l’industrie (les deux se confondent dans le concept d’ « offre »),  sont réduites à deux ou trois équations tout comme la demande qui résume le monde auquel les premières font faces.

L’industrie/l’entreprise, dans cette théorie s’efface au profit du marché qui caractérise un équilibre stable entre une offre de produits homogènes et parfaitement substituables et une demande exprimée par des individus parfaitement rationnels, capables d’optimiser leur consommation (la maximisation de l’utilité). Dans ce monde, bien que l’entreprise se caractérise par une fonction de « production », elle est une boite noire qui ne produit pas (elle offre), n’a pas de stratégie et n’innove pas. Dans ce contexte l’entrepreneur n’a, bien évidemment, aucune raison d’être.

Beaucoup souligneront l’évolution que constitue la théorie de la firme dont l’origine serait l’article de Coase de 1937 intitulé « la théorie de la firme »[2]. Dans ce dernier, le prix Nobel[3] explique que si la firme existe c’est parce qu’il y a un coût à l’utilisation du marché[4]. Cette contribution est restée en sommeil plusieurs décades pour émerger de nouveau au début des années 70 lorsque Williamson se propose de l’approfondir. En réalité, il fait émerger une nouvelle théorie puisqu’il réduit le coût d’utilisation du marché à un coût d’opportunisme. Il justifie son apport avec le fameux exemple de l’intégration du carrossier Fisher-Body par le constructeur General Motors. Selon lui, ce dernier aurait acheté le premier en réaction à une tentative d’augmentation du prix des carrosseries (un comportement opportuniste) lorsque la demande pour celles-ci aurait explosé.

Cette approche qui se décline en plusieurs courants, qui reprennent tous le fameux exemple Fisher Body – General Motors, nous apprend en réalité rien de plus sur la firme (l’entreprise), qui n’est ici qu’un nœud de contrats. Elle sera d’ailleurs réfutée, à la fin des années 1980, par Coase lui-même qui démontrera également que ces auteurs ont tordu l’histoire automobile pour la rendre conforme à leurs hypothèses.

Il faut admettre que ces théories, qui sont dominantes dans le milieu de l’enseignement et de la recherche, n’ont pas pour objectif « d’expliquer le monde ». Elles sont avant tout un exercice intellectuel[5]. Mais alors pourquoi les placer au centre des formations en économie, pourquoi ne pas remettre en cause l’enseignement de celles dont la non-validité a été démontrée[6]? Faute de mieux ? Non, il y a bien des théories, même si elles restent très  imparfaites, qui vont plus loin, qui analysent l’organisation de la production, l’impact de l’innovation, de la diversification et de la différentiation. Il existe même des écrits qui analysent le rôle et la démarche de l’entrepreneur. Mais ces travaux sont très rarement présentés aux étudiants et au public, il reste le domaine de quelques chercheurs qui sont arrivés jusqu’à eux parce que les questions productives sont le cœur de leurs interrogations[7].

La domination des courants mainstreams.

Si ces travaux existent, s’ils permettent des avancés dans la compréhension de notre monde, pourquoi ne sont-ils pas plus diffusés (et approfondis). La raison est simple, la recherche en économie (mais aussi l’enseignement), comme toutes sciences est organisée en chapelles et certaines (dites « mainstream ») sont dominantes. Elles ont leurs réseaux mais aussi et surtout ces fameuses revues qui fabriquent les stars de la matière, les prix Nobel et font les premières places des classements des universités. Faire tomber ces théories c’est faire tomber un system, un system qui a un important poids économique et politique. C’est pour cela que personne ne l’attaquera. Ainsi, Williamson a pu avoir le prix Nobel d’économie alors même que Coase, autre prix Nobel et son inspirateur, a démontré que sa théorie était fausse tout comme l’analyse de l’exemple empirique qui la justifie. Et je suis convaincu qu’il n’est pas le seul dans ce cas.

Ces critiques valent également pour la macroéconomie. Je ne suis pas un spécialiste de la discipline mais durant mon passage dans la recherche j’ai croisé un nombre non négligeable de chercheurs qui travaillaient sur des modèles tirés de la théorie néoclassique. Certains  décrivaient un monde statique, à l’équilibre[8], d’autres introduisaient une dose de progrès technique au moyen d’un « béta » dans une fonction de production et cela constituait leur sujet de recherche. Des modèles qui pour fonctionner[9] peuvent contraindre le chercheur à abandonner des éléments aussi élémentaires que la différenciation des produits, la diversification des activités productives, l’hétérogénéité et l’évolution du capital humain, ou même la mondialisation (les fameux modèles « en économie fermée »). Des projets de recherches basés sur des sujets à la fois précis et abstraits au point que l’on peut légitiment se demander quel peut être leur apport dans la compréhension des phénomènes économiques que nous connaissons. Bref, ce qu’un des mes anciens professeurs définissait comme la recherche du sexe des anges.

Cela devrait nous alarmer dans la mesure où ces théories, qui n’ont parfois qu’une validité formelle (aucune vérification empirique[10]), sont aussi utilisées comme une caution à des postures idéologiques[11]. Postures qui traduisent une réelle légèreté dans le travaille de réflexion et d’analyse. Alors que, de la même manière que Adam Smith voyait en la science un antidote[12] au mysticisme et à la superstition, l’analyse économique devrait être un rempart contre à ces dérives.

Par conséquent, si la question d’un enseignement plus large de l’économie se pose et que l’objectif est de donner aux individus des outils pour comprendre leur environnement socio-économique ou même de former de futurs entrepreneurs, il est plus qu’essentiel de se demander quelle « économie » doit être enseignée. Car si l’enseignement actuel a une réelle utilité pour familiariser les étudiants avec un certain nombre de concepts, il est absolument essentiel d’aller plus loin pour que la théorie se transforme en de vrais outils accessibles au plus grand nombre.

Nota : Pour en savoir plus sur ces débats (ou si vous manquez de sommeil) ou pour des références bibliographiques veuillez svp consulter :

La dynamique de l’organisation de l’industrie : une approche par l’industrie automobile. E. Barreiro 2006, Thèse en Doctorat en Science Economique, UNSA, Nice.

Innovation, connaissance et organisation industrielle : le paradoxe de l’entrepreneur. E. Barreiro, J.T. Ravix; Innovations, Cahiers d’Economie de l’Inovation, 2008/1, n°27, p. 69-87, De Boeck.


[1] Conférence organisée en 1972, pour les 50 ans du NBER

[2] Coase R. (1937), « The nature of the firm », economica, vol. 4, N°16.

[3] Prix Nobel en 1991.

[4] Pour schématiser si j’ai besoin de produire un bien et que chaque jour je dois pour cela aller chercher de la main d’œuvre sur le marché du travaille je dois assumer un coût récurent (trouver le personnel adapté, coût des contrats, etc.)

[5] Ce qui devrait, d’ailleurs, en matière d’efficacité de la dépense publique, poser question.

[6] On dit que la théorie a été falsifiée.

[7] Ce qui a été mon cas

[8] L’équilibre est le principe de base de la théorie néoclassique. Or, l’économie réelle se caractérise par ses déséquilibres. Ce qui fait dire à certains que c’est « le monde réel qui se trompe ».

[9] Ce qui signifie en réalité préserver la cohérence « mathématique ».

[10] Il faut également être prudent sur la validation empirique puisque on observe parfois des théories très différentes validées par le même type de tests.

[11] On en revient à la réalité qui se trompe.

[12] “Science is the great antidote to the poison of enthusiasm and superstition.” Adam SmithThe Wealth of Nations: An Inquiry into the Nature & Causes of the Wealth of Nations.