Actualité initialement publié dans la newsletter de l’ADMEO N°10 Janvier 2005

Depuis quelques mois, comme en témoigne le plan Jacob[1], l’insuffisance des exportations des PME françaises semble préoccuper le gouvernement. Alors qu’on dénombre 200 000 PME exportatrices en Allemagne et 170 000 en Italie, leur nombre plafonne à 110 000 en France.
Comment expliquer cet écart ? Même si l’Allemagne semble plus compétitive, notamment car son industrie est deux fois plus importante que celle de la France et qu’elle propose des biens davantage en adéquation avec la demande des économies émergentes, la qualité des produits français n’est pas en cause.
Aussi surprenant que cela puisse être, le plus grand obstacle à l’exportation des produits français est d’ordre culturel. En effet, comme le soulignait François Loos[2], ministre délégué au Commerce extérieur, les entrepreneurs français se comportent de manière plus individualiste que leurs homologues étrangers. Or, la coopération entre concurrents présente certaines vertus dont l’Italie, avec les districts industriels, en est le meilleur exemple. Les districts industriels consistent en une concentration d’entreprises appartenant à une même industrie et dans une zone géographique spécifique. Ce concept est défini de manière plus précise dans la loi italienne qui considère comme district industriel toute zone géographique dont la concentration d’employés, des entreprises d’un même secteur industriel, dépasse d’au moins 30% la moyenne nationale. Même si elles ne sont pas aussi nombreuses qu’en Italie, ces formes de concentration géographique existent également en France, néanmoins elles peuvent difficilement être qualifiées de district. En effet, pour l’économiste Becattini, ce qui fait la spécificité du district c’est l’importance du lien social. Le district est une “entité socio-territorielle caractérisée par la présence active d’une communauté de personnes et d’une population d’entreprises dans un espace géographique et historique[3]″. Cette dimension sociale, le sentiment de communauté, serait absente de la culture française, chaque entreprise ayant une stratégie autonome et individuelle.
A l’inverse, en Italie, dans les districts industriels, les entreprises, bien que concurrentes, développent des stratégies communes et s’inscrivent, de manière occasionnelle ou plus régulière, dans des relations de coopération. Il peut s’agir de collaborations techniques, d’achat d’actifs productifs communs (par exemple des machines spécifiques), d’échange d’informations et de connaissances mais également et surtout des opérations communes de promotion et de commercialisation des produits.
Cette logique de « meute » est très présente dans la culture « entrepreneuriale » italienne, et ce quel que soit le secteur, de l’artisanat (comme l’ameublement[4]) aux secteurs plus pointus comme le biomédical[5]. Par ailleurs, le modèle italien continue son développement tout en s’adaptant aux nouvelles exigences des économies de marchés. En effet, les entreprises italiennes reproduisent le système de district pour leurs implantations étrangères. Par exemple, le district d’Uberlandia au Brésil est composé de 16 entreprises d’origines transalpines spécialisées dans la même phase de production du produit d’ameublement.
Il paraît aujourd’hui difficile de transposer cette logique de district à la France car cela reviendrait tout d’abord à re-localiser tout un ensemble d’entreprises, ce qui est impensable, mais également à faire évoluer les mentalités, chose qui n’est pas impossible mais qui peut prendre du temps. Néanmoins aujourd’hui, les TIC (technologies de l’information et de la communication) facilitent le rapprochement d’entreprises géographiquement éloignées. Les regroupements de PME en réseau, également appelés communauté virtuelle, existent déjà en France mais ils restent relativement cantonnés aux relations clients – fournisseurs (relations verticales). En élargissant l’utilisation de ces technologies aux relations horizontales (entre les entreprises réalisant la même phase du processus de production), il serait possible de remédier, en partie, à l’insuffisance des coopérations entre les PME françaises.
Ce type d’organisation peut offrir aux PME d’importantes opportunités, notamment en matière d’exportations, trop souvent négligées. Il est ainsi possible de créer des sites de commerce électronique communs (market place) disposant d’une force de vente et d’une équipe de marketing commune. Ce type de stratégie pourrait également permettre d’élargir les débouchés, puisqu’ainsi regroupées, les diverses PME pourraient répondre à des demandes qui par leurs volumes s’adressent habituellement à de plus grandes entreprises.
Ce type de communauté permet également la mise en place d’un système de transferts de marchés. Une entreprise peut ainsi transférer à un concurrent la demande qu’elle n’est en mesure de satisfaire. Ce qui signifie que ce que les entreprises italiennes font spontanément, grâce à la proximité géographique, peut aujourd’hui être réalisé par des entreprises géographiquement éloignées. Cependant, la culture individualiste des entrepreneurs français peut constituer un obstacle à ce type de coopération, d’autant plus qu’il existe toujours un risque de comportement opportuniste. Dans cette perspective, pour que la relation entre les firmes soit viable et durable, il est nécessaire d’organiser cette coopération. C’est ce que propose le projet H2H (cf. news de B. Aldebert,  Hotels 2 Hotels. Une application réussie des TIC à l’industrie hôtelière). Au-delà des aspects  technologiques, ce projet propose un modèle économique basé sur l’incitation, susceptible de faire converger l’intérêt individuel et l’intérêt collectif. En effet, le projet H2H intègre un système de rémunération récompensant l’entreprise qui offre une partie de sa clientèle. Ce type de partenariat, en mettant à la disposition des jeunes entreprises un portefeuille élargi de clients, pourrait également amorcer une nouvelle dynamique dans la création et le développement d’entreprises.
Les TIC constituent une véritable opportunité pour les PME françaises ; elles peuvent permettre de réaliser d’importantes synergies facilitant le développement des marchés des entreprises à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières. Cette dynamique peut également être renforcée par la création et l’échange d’informations et de connaissances (sur le marché, les technologies ou d’éventuels partenaires), issus de l’intensification des interactions entre les entreprises permettant ainsi de reproduire, tout du moins partiellement, les effets positifs des districts italiens.

[1] cf. newsletter Net PME,
[2] « Plus de PME exportatrices pour soutenir la croissance et l’emploi » le figaro économie le 21 septembre 2004
[3] cf. http://www.strategie-aims.com/montreal/baroncel.pdf
[4] cf.  http://www.ueitalia2003.it/FR/Italia/madeItaly/Distretti/altolivenza.htm
[5] cf. http://www.strategie-aims.com/montreal/baroncel.pdf, op. cité